Dans les années 1910, et depuis quelques années, la musique
de salon se cherche en France. Il semble qu'elle piétine dans
ses poncifs : cela fait maintenant près d'un siècle que
l'on joue des valses, des polkas, des mazurkas; les 'Mélodies'
sont arrivées au sommet de leur art, et aucune révolution
digne de ce nom ne se manifeste dans le genre de la musique légère.
On voit cependant des essais timides pour le renouveler, comme l'introduction
de danses 'modernes' telles que le tango, la marche, le scottish. Ces
essais n'auront pas le succès escompté, car ni les médias
(le disque n'existe que depuis 1906 chez Pathé), ni le public
ne sont encore prêts à les recevoir. Il faudra attendre
un peu pour que le jazz (qui fera l'objet d'un prochain article) et
les danses qui l'accompagnent viennent détrôner complètement
nos vieilles habitudes.
Cette révolution s'est annoncée par des signes
avant-coureurs : ce que Jean Cocteau appelle ' l'arrivée
américaine du rythme' n'a pas commencé avec le
jazz. Parmi les éclaireurs, il faut compter le cake-walk,
introduit fin 1902 au Nouveau Cirque par une troupe qui comprenait
notamment les Elks
et un couple d''enfants nègres' qui fit forte impression.
Ce cake-walk n'est pas à proprement
parler une musique d'origine afro-américaine, mais une
parodie des danses blanches par les noirs, parodie qu'en retour
les danseurs blancs des années 1900 démarquent
dans les salons.
Rendant compte, en janvier 1903, de l'engouement des Parisiens
pour cette danse, L'Illustration rappelle le souvenir d'un autre
éclaireur : 'On sait que les Yankees sont en train de
conquérir, par la séduction ou par la force, tout
notre Vieux-Monde. Ils viennent de commencer l'investissement
de Paris. En 1900, nous avions été initiés
par la De Souza Band, l''Orchestre de Souza', à la fanfare
américaine, marches épileptiques et frénétiques
galops.' Et de fait, à l'occasion de l'exposition universelle
de 1900, les Parisiens avaient pu mesurer tout ce qui séparait
la furia yankee de la sagesse de leurs orchestres nationaux.
Que les marches de John Philip Sousa sonnent aujourd'hui bien
pompier à des oreilles du XXIeme siècle est une
autre affaire!
Recevant d'Amérique, à partir de 1900, les partitions
de la musique moderne, les chefs d'orchestres français
Bosc, Halet et autres César Bourgeois les jouent 'à
la française', telles qu'elles sont écrites. Très
proprement certes, mais sans esprit, sans syncopes en particulier.
On en jugera par cette interprétation d' Uncle
Sammy, marche d'Abe Holzmann (un allemand qui fait triompher
le cake-walk y compris aux Etats-Unis !) que l'Orchestre Aspir
enregistre circa 1910 sur le disque CGE Aspir 1012. Lorsque
les musiciens français osent s'approprier davantage ces
partitions, c'est pour leur donner un petit tour napolitain
voire musette assez surprenant.
Dernier visage de l'arrivée américaine du rythme, le ragtime, qui prend forme aux
Etats-Unis à la fin du XIXe siècle et dont dès 1894, le banjoïste Vess L. Osmann enregistre un exemple sur cylindre. Le
banjo qui, à de grandes qualités phonogéniques joint un agréable parfum dixie, séduit très tôt les
compagnies de disques. Grâce à ses filiales américaines et britanniques, Pathé n'est pas en reste et distribue en France
quelques unes des nombreuses faces enregistrées par ses succursales, faisant ainsi de banjoïstes anglais comme Olly Oakley ou John
Pidoux des vedettes de son catalogue.
Dans l'un de ses contes, 'Entretien avec le Diable', le poète et romancier Jean de la Ville de Miremont (1886-1914) rapporte les circonstances de la rencontre de son personnage avec
le Malin: 'La première fois que je le rencontrai, ce fut à Paris, comme de juste. Il buvait un café noir sur le zinc d'un bar du
Quai de la tournelle, vers onze heure du soir. Nous étions l'un et l'autre un peu gris. Je me souviens néanmoins que le phonographe
de l'établissement exécutait à ce moment précis Le Réveil du nègre sur le banjo.'
En dépit de son titre, Le Réveil
du nègre,qu'interprète ici le banjoïste
Sam Collins, n'a probablement pas été enregistré
en France. Il s'agit en fait de The Darkie's Dream, vieille
mélodie que George L. Lansing a composée en 1891
et qui, miracle de longévité, ne disparaîtra
du catalogue Pathé France qu'en même temps que
le disque à saphir !
Le ragtime se répand également sous forme orchestrale.
Publiées en France sur disques Pathé 35 cm, des
faces en témoignent comme:
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Bosc

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Sous un titre bien français, Alexandre' nous fait entendre le plus fameux ragtime du compositeur Irving
Berlin : Alexander's Ragtime Band. Cer titre fameux, composé en
1911 par ce compositeur de 21 ans qui aura une longue carrière
devant lui, a été popularisé en France dès
l'année suivante grâce au succès du couple de danseurs
anglo-américain les Castle. Au Café de Paris, sur des rythmes
de ragtime, ils dansent le 'turkey trot', les premiers one-step, et surtout
le 'Grizzly Bear' qui fit leur gloire et explique le sous-titre de 'Pas
de l'Ours' que porte le disque. Ce sous-titre finira par s'imposer puisque
Pathé rééditera la face jusque dans les années
20 sous le titre Célèbre
Pas de l'ours 'Par l'Orchestre Pathé Frères', précisent
même les catalogues des années 20.
Une certaine raideur de l'interprétation, si elle laisse intact
l'intérêt du document, affecte bien un peu ses qualités
esthétiques...Ecoutons en comparaison ce que fit l'Orchestre Victor
Military Band, enregistré en 1911 à New York, 'Alexander's
Ragtime Band.
Il reste que l'apprentissage, par ces par les orchestres français,
de l'art d'une interprétation syncopée, pour ne pas dire
'swinguée', se fera au prix d'une guerre. Avec en particulier le
Lieutenant James Reese Europe comme professeur. Immense vedette du ragtime
aux Etats-Unis (son Society Orchestra y accompagne les Castle), il est
venu, à la tête de l'orchestre du 369th U.S. Infantry, dit
les 'Hell Fighters', faire la guerre en France. Tous ces gens là
sont des Noirs. Mais ceci est une autre histoire. Presque déjà
celle du jazz...
Un article signé Yannick Seité
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